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BossaNovaBrasil | 22 novembre 2014

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5 Commentaires

Le train-train de São Paulo

La chanson « Trem das Onze » du compositeur Adoniran Barbosa est un des morceaux les plus connus au Brésil, au point d’être devenu l’hymne officieux de São Paulo. Il y est question d’un amoureux forcé de quitter sa belle pour ne pas rater le dernier train vers sa lointaine banlieue. Mais s’agit-il d’un drame social, ou d’un clin d’oeil à propos d’une bonne excuse pour ne pas s’attarder une fois ses sens assouvis ? 

Trem das Onze – le train de onze heures – a été enregistrée pour la première fois en 1964 par Demônios da Garoa, un groupe vocal célèbre à l’époque. Elle est souvent citée en exemple de la samba pauliste, bien qu’elle ne suive pas son modèle le plus classique, celui de la samba de breque, dans lequel la mélodie s’arrête soudainement (fait un « break »). Il se pourrait bien que cette célébrité soit née d’un malentendu.

La chanson a souvent été enregistrée sur un mode romantico-dramatique et un rythme ralenti (par exemple Maria Gadú, déchirante). J’ai lu de fumeuses analyses qui y voient l’opposition entre amour romantique et amour maternel. D’autres qui insistent sur la temporalité et le stress de la vie dans les grandes villes, où l’on doit sans cesse courir contre la montre. Et aussi des lectures sociales sur la dureté de la grande banlieue. Et puis j’ai discuté de cette chanson avec Mu Chebabi, un compositeur, humoriste et chanteur de Rio rencontré dans les tous nouveaux studios Mola avec ses associés Alex Moreira, Cris Delanno et la designer Maíra Knox. Leur vision est bien différente : pour eux, toute la chanson est une blague.

Car Trem das Onze mérite une lecture au second degré : et s’il s’agissait d’une excuse concoctée par un amant repu qui n’a rien de plus pressé que de rentrer chez lui, une fois son affaire expédiée ? A Paris il aurait prétexté craindre le vol de son vélo, à Manhattan l’impérieuse nécessité de passer un autre costume pour la réunion du lendemain. Dans le São Paulo pétri par la culture italienne de la Mamma toute puissante, il s’en sort avec sa mère qui « ne dort pas si [il] ne rentre pas ».

Cette lecture correspond en tous cas bien mieux à la personnalité de João Rubinato, alias Adoniran Barbosa, fils de deux émigrants vénitiens. D’abord livreur, puis tour à tour homme à tout faire d’une compagnie ferroviaire, peintre, plombier, garçon de café, il commence à écrire des chansons en 1933, et trouve son premier engagement – quinze minutes par semaine – à la radio Cruzeiro do Sul de São Paulo. Il décide alors de troquer son patronyme italien pour celui de son idole le compositeur de samba Luiz Barbosa. Il se met à jouer des pièces radiophoniques à Rádio Record, comiques pour l’essentiel. Il crée des personnages pastiches comme Charutinho, le héros des Historias de Malocas. L’homme est alors connu pour son humour malicieux… il se pourrait bien que Trem das Onze en soit un exemple parmi d’autres.

Voici ce morceau par Demônios da Garoa :

Il faudra attendre 1973 pour qu’il enregistre son premier disque, d’où est extrait sa propre version de Trem das Onze. C’est qu’Adoniran Barbosa était avant tout un prototype de bohême pauliste, sans grand souci du lendemain. Il avait sa table au Bar Brahma, et vécut modestement dans la ville de son cœur jusqu’à sa mort en 82. Un musée lui est consacré rue XV de Novembro, ainsi qu’un bar, une place et une rue de Jaçana appelée « Rua Trem das Onze ».
Les paroles de ses chansons sont caractéristiques par l’usage de l’argot des classes populaires de São Paulo, largement investi de mots italiens et de la grammaire simplifiée en usage parmi les émigrants de fraiche date qui vivaient dans les quartiers de Bexiga et de Brás – prenant ainsi le contrepied des usages et de la belle langue d’un Vinicius de Moraes. Parmi elles : Saudasa maloca, Joga a chave, As mariposas, Iracema, Bom dia tristeza, Samba italiano, Mulher, patrão e cachaça, samba do Metrô…

Et si finalement Adoniran Barbosa était un peu le Brassens brésilien ? Retrouvons-le dans l’enregistrement qu’il fit de sa chanson en 1973.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Traduction express (!) des paroles :

Je ne peux pas rester / Une minute de plus avec toi
Je suis pétri d’amour / mais j’n’ai pas le choix
J’habite à Jaçana / et si je rate le train
Qui part à onze heures (de la gare)
Il faudra attendre demain matin
Et en plus de ça, femme
Il y a autre chose
Ma mère ne peut pas dormir si je n’rentre pas
La-Laia-Laia-La
Je suis fils unique
Et je dois veiller sur mon foyer.
Je ne peux pas rester

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Commentaires

  1. Marine

    Eu topo ! c’est la meilleure explication, validée à fond !

  2. Petite question, « sinto muito amor », se traduit par « je sens beaucoup d’amour » ou comme tu le dis « je suis pétris d’amour », ou bien plutôt par « je le regrette beaucoup, amour ». Je pense plutôt pour la 2ème option.

    Et c’est vrai que la beauté des mélodies d’adoniran barbosa donne souvent envie de leur conférer un sens profond ou mélodramatique alors qu’il s’agit souvent de choses simples, drôles, ce qui n’enlève en rien de leur profondeur d’ailleurs…

  3. Thierry

    Merci Boebis, mes traductions à l’arrache ne sont pas toujours d’une précision absolue, c’est le moins que l’on puisse dire… D’ailleurs je n’en fais pas souvent :-)
    Abs.

  4. Je découvre cette très belle chanson avec beaucoup de plaisir. C’est vrai que les prétextes pour partir ne sont pas très concluants :)

  5. Laurent

    J’avais étudié ce morceaux pendant un cours de percussion il y a quelques années. Pour moi qui le découvrait un peu par hasard, l’interprétation du texte se faisait naturellement au second degré et avec humour comme énormément de chanson populaires en Amérique Latine. Cette composante n’enlève cependant rien à l’évocation de la vie quotidienne d’un habitant de la grande banlieue d’une grande capitale qui a certainement contribué au succès de cette chanson à Sao Paulo mais aussi dans le monde.

    merci de ce billet très interressant

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